Silhouette

Texte écrit dans le cadre du Conte du Lundi 142 de Lakevio.

Je te revois à onze ans, petite fille de la pluie. Je t’enviais. Depuis la fenêtre de ma chambre, je te regardais danser sous l’averse, sauter dans les flaques d’eau, bref, faire tout ce que mes parents m’interdisaient de faire. Je risquais de tomber malade. J’allais tacher mes vêtements. Toi, tes parents s’en fichaient éperdument, et tu étais libre comme l’eau qui tombe du ciel et qui court là où la pente la conduit.

Je te revois à seize ans ans, fille du soleil. Je t’enviais. Le lundi, tu me racontais, rayonnante, ta sortie du samedi soir au bal de notre village ou du village voisin, où tu te rendais chaque semaine en compagnie d’autres filles et garçons de notre classe. Je vous enviais. Moi, je n’avais pas l’autorisation. Seulement une fois par trimestre. N’oublie pas que tu n’es pas encore majeur, me rappelaient mes parents. Songe d’abord à tes études ! Ton teint hâlé de bohémienne libre me fascinait. Moi, je devais me cacher du soleil. J’avis la peau pâle et fragile des blonds. Ma mère veillait sur moi avec une prudence de dermatologue.

Je te revois à vingt-et-un ans, femme de la lune. Nous nous étions perdus de vue pendant trois ans, séparés par nos études. J’avais commencé pharmacie, pour reprendre l’officine de mon père. Tu étais devenue infirmière, et j’ai un temps envié tes malades, dont tu t’occupais avec tant de gentillesse et de compassion qu’ils ne pouvaient qu’aller mieux. Je ne les ai pas enviés longtemps, car nous avons bien vite partagé sous le regard protecteur de la lune des caresses autrement plus envoûtantes. Je nous revois sous cette lune rousse, lorsque nous avons échangé des serments d’amour éternel.

Fanny Nushka-Moreaux – Une journée ensoleillée

Ce matin, j’ai cru te revoir dans la rue, silhouette entraperçue. Tu devrais avoir vingt-six ans. Tu étais toujours aussi rayonnante, chamarrée des mille couleurs de la vie. Nos regards se sont croisés. Sans doute m’as-tu reconnu, car ta main a plongé dans ton sac et en a sorti un téléphone que tu m’as montré. Il m’a semblé t’entendre me crier « Tu te souviens ? ». Comment ne pas m’en souvenir, de ce message que je t’ai envoyé le lendemain de la nuit où nous nous étions juré amour pour la vie ? Mon père ne t’avait jamais appréciée. Tu n’étais pas pas une fille pour moi, ne cessait-il de me répéter. Et devant nos projets de mariage, il m’a mis au pied du mur : si je t’épousais, il me déshéritait. En fait, je crois qu’il m’enviait. « Tu te souviens ? », m’as-tu crié une seconde fois. Mais était-ce vraiment toi ? J’ai cru te reconnaître, mais pour mes yeux baignés de larmes, tu n’étais déjà plus qu’une silhouette floue, taches de couleurs sur le trottoir. J’ai fait demi-tour, me suis éloigné et ai continué à pleurer sur ma lâcheté.

9 pensées sur “Silhouette”

  1. Bonjour, un article magnifique, très émouvant et qui hélas reflète aussi parfois la réalité de la vie, bien qu’à notre époque c’est plus souple point de vue éducation, même trop souple je trouve!
    Je vous souhaite une très bonne journée

  2. Quel beau texte ! Si évocateur des attentes contrariées et des désirs avortés.
    Comment ne pas s’y reconnaître d’une manière ou d’une autre.
    La fin est très émouvante, teintée d’amertume.
    Espérons que pour le héros… demain… l’amour sera de nouveau l’amour…

  3. Oui ça se pratiquait beaucoup autrefois, la menace de déshériter l’enfant rétif qui défiait l’autorité parentale ! Dans ma famille, il y a moins de vingt ans, la rebelle a bravé l’interdiction… mais les parents n’ont pas pu (peut-être n’est-ce pas légal ?) mettre la menace à exécution… Hélas ! cette jeune femme que j’aimais beaucoup vient de mourir à moins de 40 ans… pauvre petite fille riche…
    Ton texte est très fort
    Bienvenue chez Lakévio !

  4. Un très beau texte avec une bien triste histoire de petite lâcheté ordinaire. Je crois qu’ils sont encore nombreux ceux qui ont dû suivre les diktats des parents. Aujourd’hui sans doute encore même si moins dans nos trop libres contrées !
    Je n’ai pu m’empêcher de penser à la très belle chanson d’Aznavour : « Non, je n’ai rien oublié »…
    Romantique comme je suis, je veux vois dans le téléphone montré un signe : « Appelle-moi, je n’ai rien oublié… »
    Merci, Michel.

  5. Bonjour Michel. C’est la première fois que je lis une de vos histoires…

    Je la trouve racontée de façon très romantique et très belle. Cela me plaît beaucoup, même si cela finit un peu tristement… Ah ! C’est curieux, dans l’esprit, cela me fait un peu penser à Lettre d’une inconnue…

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