craquias

Allez, c’est ma dernière découverte du vocabulaire québecois !

Cette fois, je blêmissais de rage en rêvant d’arracher la perruque à l’insolente qui me traitait de craquias ; je n’étais peut-être pas très beau, mais je n’étais certainement pas un craquias !

Michel Tremblay, La nuit des princes charmants, p.153

Bon d’accord, ce mot n’est pas accepté au scrabble, mais cela ne m’avance guère… Une recherche un peu plus poussée m’oriente vers la botanique : bardane ou chardon. Ainsi dans L’églantine et le chardon, chez Du cœur au Jardin ou encore dans Les 1000 mots indispensables en québécois

Mais cette interprétation ne semble guère plausible en fonction du contexte, même si cela ne doit pas être agréable de se faire traiter de chardon…

Finalement, c’est le Wiktionnaire qui éclairera notre lanterne. Dans un premier temps, il nous indique qu’il s’agit soit du pluriel de craquia, soit d’une autre orthographe de craquia. Ensuite, il nous explique qu’il s’agit d’un terme québecois familier désignant la bardane, mais surtout qu’il s’agit également d’un terme littéraire rare, désignant une personne très laide, négligée ou désagréable 🙂 !

jouquée

Mais pourquoi se rendre au théâtre si c’est pour fermer les yeux ? Alors je les rouvris. Je retrouvai Roméo dans la même position où je l’avais laissé, une main sur le cœur, l’autre levée vers sa bien-aimée jouquée sur son faux balcon.

Michel Tremblay, La nuit des princes charmants, p.66

Mon Larousse reste bien évidemment muet, mais le contexte est clair, d’autant que de juché à jouqué, la ressemblance est flagrante. Et de fait, le Dictionnaire québecois nous confirme :

Jouquer : Verbe propre au langage populaire québécois. Il correspond à l’acte de se hisser vers le haut, de se jucher sur quelque chose en hauteur.

Mais le plus surprenant, c’est qu’il ne s’agit pas d’un mot spécifique au Québec ! En effet, en Anjou, le jouc désigne le perchoir des poules. Et donc, par extension, en patois angevin, jouquer signifie être perché, être juché sur une échelle, une chaise…

Dans le même ordre d’idée, le Wiktionnaire nous apprend que :

En Haute-Normandie et plus précisément dans le Pays de Bray, le verbe « se jouquer » veut dire aller se coucher. On dira : « J’m’en vas me jouquer » ou « j’m’en vas au jouc. En fait, ce terme vient des poules qui, quand elle vont dormir, vont se jouquer (se jucher) sur leur perchoir.

samarcette

Puis je compris : c’était exactement le même décor, mais pour le ballet on se contentait de repousser les murs afin d’aménager plus d’espace pour les samarcettes des danseurs !

Michel Tremblay, La nuit des princes charmants, p.59

Tout comme moi, je suppose, vous devez bien vous imaginer ce que pourrait être une samarcette ? Mais ne comptez pas sur votre Larousse, ni même sur Internet pour en obtenir une définition précise ! En tout cas, en ce qui me concerne, j’ai fait chou blanc. Les seules mentions de Samarcette (avec une majuscule) correspondent au nom d’un personnage du même Michel Tremblay, dans une autre de ses œuvres.

Si jamais quelque visiteur de mon blog trouve une définition précise, je suis preneur 😉 !

feluette

Un couple, déjà, s’était formé, deux feluettes boutonneux d’une grande laideur qui, aussitôt échangée la poignée de main de présentations, s’étaient lancés dans un concours de dates d’enregistrement, de qui chantait avec qui […]

Michel Tremblay, La nuit des princes charmants, p.37

Mon Larousse reste bien sûr muet face à cette nouvelle découverte québecoise. Dès lors un seul recours : Internet ! Et ce n’est pas facile !

J’ai d’abord commencé à apprendre que le mot feluette n’est pas valide au scrabble… Quant au Le québécois – Guide de conversation pour les Nuls (extrait disponible chez Google), il précise simplement qu’il s’agit d’une personne chétive, l’origine du mot étant à chercher dans fluet , qui signifie mince, délicat. Le Parler populaire des Canadiens français est encore plus direct, puisque pour lui, c’est un synonyme de fluet.

Et pourtant… N’y a-t-il rien de plus ? Les feluettes ou la répétition d’un drame romantique est une pièce de théâtre (datant de 1987) de Michel Marc Bouchard, adaptée au cinéma en 1996 et devenu un opéra en 2016. Le plus (ou le moins ?) surprenant de l’histoire, c’est qu’il s’agit d’un idylle homosexuelle… Replacé dans le contexte de La nuit des princes charmants, la précision est d’importance…

Je ne suis manifestement pas le seul à m’être interrogé à propos de ce mot : un participant à un forum Google se posait la même question… Et un autre participant de lui répondre :

Un fluet, avec une déformation de la première syllabe, une épenthèse, et puis une terminaison féminine pour dire que l’on parle d’un homosexuel. Très expressif… Donc un être frêle, mince et fragile. Les Québécois sont plus directs dans ce domaine que les Français.

Et voilà donc qui est éclairci 😉 !

 

 

tuque

Mes vêtements claironnaient-ils mon origine roturière ? Est-ce que je sentais encore le restant de soupe aux pois que j’avais mangé avec tant d’appétit avant de partir de la maison ? Le pompon de ma tuque était-il trop gros ?

Michel Tremblay, La nuit des princes charmants, p.35

Encore un mot québecois, que forcément je ne connaissais pas, mais qui se trouve bel et bien dans mon Larousse :

Bonnet d’hiver, généralement de forme conique.

sloche

La rue Sainte-Catherine était bloquée dans les deux sens ; un bouchon s’était formé en direction de l’ouest à partir de Bleury et je dus marcher le reste, une demi-heure d’enfer à patauger dans la sloche en maudissant mon amour pour l’opéra.

Michel Tremblay, La nuit des princes charmants, p.33

La sloche avait gelé d’un seul coup, se transformant en une glace inégale, raboteuse, surtout dans l’ombre d’un théâtre où ne brillait qu’une petite lumière rouge, comme à la porte d’un bordel.

Michel Tremblay, La nuit des princes charmants, p.79

Lire québecois a, entre autres avantages, celui de me fournir une bonne réserve d’idées de billets étiquetés Vocabulaire 😉 . Quant à cette sloche, les deux extraits donnent une bonne idée de ce dont il s’agit ! Et pas besoin d’Internet pour en avoir confirmation, même mon Larousse connaît ce mot!

Mélange de neige fondante, de sable et de sel sur les trottoirs, la chaussée.

Et pour être complet, il ajoute que ce mot vient de l’anglais slush, et que son emploi est critiqué. Wiktionary précise que la graphie slush est plus fréquente. Mais alors, ils parlent anglais ? Quant au site Je parle québecois, il parle de neige fondante et très sale. Presque de la gadoue. Bref quelque chose que nous connaissons bien en Belgique aussi, même si c’est probablement moins fréquent qu’au Québec.

quétaine

En fait, l’opéra nous donne la permission d’être quétaines ! Les chic connaisseurs de Bayreuth et de La Scala, l’engeance la plus snob et la plus discriminatoire du monde, le savent-ils qu’ils sont de vénérables quétaines ? J’y pense souvent et je ris dans ma barbe naissante.

Michel Tremblay, La nuit des princes charmants, p.20

Mon Larousse n’étant pas très orienté québecois, j’ai été obligé de faire appel à Internet.

De mauvais goût, démodé ou qui relève du cliché, du kitch. Qui présente un caractère désuet ou passé de mode. Peut également s’orthographier Kétaine.

succotash

Au dîner, ils mangèrent les steaks au barbecue de Denny et le succotash maison de Nora. La cuisine de Nora était assez rustique ; le succotash ne faisait pas partie des habitudes culinaires de la famille.

Anna Tyler, Une bobine de fil bleu, p.134

Je ne connaissais pas le succotash, et mon Larousse non plus… Bon, le contexte est clair : il s’agit d’un plat rustique ! Mais encore ?

Dès lors, direction Internet. Cette fois, c’est Wikipedia qui vient à mon secours : il s’agit d’un plat de la cuisine américaine dont les principaux ingrédients sont les haricots de Lima et le maïs, éventuellement accompagnés de morceaux de viande ou de poisson salés.

enquiller

Au bout de quelques rues silencieuses, chacune de mes questions semblant l’accabler plus encore que la précédente, elle tripota son iPod et enquilla ses écouteurs.

Anna Gavalda, La consolante, p.24

Je ne connaissais pas enquiller, mais ce verbe ne me semblant pas particulièrement exotique, j’ai été surpris de ne pas le trouver dans mes Larousse.

Dès lors, direction Internet. Et là, surprise, sur le site de Larousse, ce verbe est repris… Mon dictionnaire de 2007 commencerait-il à être obsolète ? Mais, nouvelle surprise, la définition proposée (enchaîner, accumuler) ne semble pas correspondre au contexte de l’extrait…

Dans mes recherches de mots inconnus, le site du CNRTL m’est souvent d’un grand secours. Mais les surprises continuent ! On n’y parle d’abord que d’un usage intransitif (entrer) ou pronominal réfléchi (s’introduire). Ce n’est qu’en remarque que le site parle également d’un emploi transitif, au sens de mettre, enfiler, avec comme exemple « enquiller son froc » . On retrouve bien le sens général d’entrer dans. Il me semble donc que dans l’extrait de Anna Gavalda, il y a inversion de sens : le personnage met ses écouteurs dans ses oreilles et non l’inverse. Probablement par extension du sens de mettre ?

Ajout du 11 juillet : sur Reverso, on trouve également mettre en place dans son logement, ce qui semble correspondre à l’utilisation qu’en fait Anna Gavalda.

friter (se)

– Ça fait longtemps que tes parents ne s’entendent plus ?

– Ils se fritaient bien de temps en temps, mais je pensais pas que ça allait aussi mal…

Gilles Legardinier, Et soudain tout change, p. 64

En bon Belge, j’apprécie la frite, mais je ne connaissais pas du tout l’expression se friter ! Ok, le contexte est clair, quand on ne s’entend pas bien, c’est qu’il y a de la friture sur la ligne 😉 ! Mais j’ai voulu en avoir le cœur net, et j’ai consulté le dictionnaire que j’avais sous la main, un Larousse de 1982 : rien… Monté au bureau, consulté le Larousse de 2007, et là, bonheur :

se friter : (familier) se disputer, se bagarrer.

Et mon dictionnaire de préciser que cette expression à pour objet la frite ! Il ne s’agit bien sûr pas, dans ce cas, du bâtonnet de pomme de terre frit, mais plutôt de :

Coup sur les fesses donné d’un geste vif du dos de la main.

On apprend tous les jours 🙂 !