Mon oncle Hubert

Petit texte sans prétention, écrit dans le cadre de l’atelier de Bricabook.

Ah, oui, on peut dire que c’était quelqu’un, mon oncle Hubert ! Physiquement, déjà, il en imposait à tous. Il faut dire qu’avec ses deux mètres et ses cent-dix kilos, pas grand monde n’osait lui tenir tête. Alors, vous imaginez, à nous qui n’avions que quatre ou cinq ans, l’effet qu’il nous faisait ! Ajoutez à cela d’énormes bacchantes qui pointaient fièrement vers ce ciel qu’il ne cessait d’invoquer pour un oui ou pour un non, et vous aurez un portrait assez fidèle de notre oncle Hubert, qui inspirait à tous ses neveux et nièces un sentiment étrange, mélange d’appréhension et d’adoration. Appréhension quand il nous grondait de sa grosse voix, car il savait se faire obéir, mais adoration quand il prenait le temps de jouer avec nous, ce qui lui arrivait souvent.

Vis à vis de la gent féminine, il faut croire que c’est la crainte qui l’emportait, car il était resté célibataire. Ne pas avoir d’épouse ne semblait pas lui peser outre mesure, mais il était par contre inconsolable de ne pas avoir d’enfant à chérir. Aussi est-ce pourquoi il invitait chaque année tous ses neveux et nièces à venir passer les deux mois d’été dans sa superbe propriété. C’était pour nous deux mois de liberté et de fous rires. Pour être complet, il me faut ajouter qu’il était bien dans ses papiers (comme disaient nos parents entre eux, avec une petite lueur d’envie dans le regard) et il avait l’habitude de nous combler de cadeaux. C’est ainsi qu’un été, il nous avait offert, à chacune et chacun, un merveilleux tricycle. Quelles vacances extraordinaires cette année-là !

Vous ai-je dit qu’en plus d’être généreux, notre oncle Hubert était un véritable visionnaire ? C’est l’année où il nous a offert nos tricycles qu’il a mis au point l’ancêtre des systèmes AFIL. Je dois en avoir d’ailleurs une preuve photographique dans une caisse de souvenirs au grenier, il faudra qu’un de ces jours j’aille faire des fouilles pour la retrouver et vous la montrer.

© Sabine Faulmeyer

En fait, notre oncle avait fait macadamiser une petite étendue de terrain entre la maison et le jardin, pour que nous puissions plus facilement pédaler. Et il avait même fait tracer deux longues lignes blanches, entre lesquelles nous devions rouler. Et pendant que nous découvrions les joies de la pédale, lui, assis dans son transat dans le jardin, nous surveillait de loin, un sifflet continuellement aux lèvres, dans lequel il soufflait vigoureusement à chaque fois que nous faisions un écart et que nous franchissions une des deux lignes blanches. C’est un épisode peu connu de l’histoire automobile, mais c’est, au début des années soixante, qu’est ainsi apparu le premier prototype de l’AFIL, l’Alerte de Franchissement Involontaire de Ligne. Ce ne fut que bien plus tard, en 2004, que ce système fut utilisé pour la première fois en grande série par Citroën.

Vous ai-je déjà dit que notre oncle était un visionnaire ? L’année suivante, alors que nous roulions sans plus aucun problème, il nous mit à contribution, ce qui lui permit de faire l’économie d’une de ses bonnes. D’accord, ce fut dommage pour elle, mais, bien souvent, les innovations s’accompagnent d’un bain de sang social. Jusqu’alors, le rôle de cette bonne, les après-midis d’été, était d’apporter à notre oncle, aussitôt qu’il en faisait la demande, ce dont il avait envie. Pour ce faire, il agitait frénétiquement une clochette : deux tintements pour le journal du jour, trois pour un cigare et quatre pour une tasse de café. Cette année-là, donc, il décida que c’est nous, avec nos tricycles, qui remplacerions Joséphine. Nous avions chacun notre tour de rôle, et il nous payait d’un chocolat : pour nous, c’était bien sûr un supplément bienvenu, et cela lui coûtait moins cher que Joséphine. Cette dernière lui fit bien sûr part de son désappointement (puisqu’elle n’avait plus d’appointements), mais il fut intraitable : déjà à l’époque, les lois du marché étaient impitoyables.

Ah oui, c’était un visionnaire, notre oncle Hubert, mais je ne sais pas pourquoi les jeunes d’aujourd’hui – est-ce l’influence du langage SMS ? – ont pris l’habitude de raccourcir son nom par les deux bouts. Ah oui, c’était un visionnaire, notre oncle Uber !

21 pensées sur “Mon oncle Hubert”

    1. Merci 🙂 ! J’accorde toujours beaucoup d’importance aux chutes des nouvelles. Serait-ce parce que je manque d’équilibre 😉 ?

  1. Hahahaha excellent ! J’ai bien ri !
    Il y a tout, l’ambiance de l’enfance, mais aussi un certain sens de l’humour ! Bravo !
    Et bien vu d’avoir utilisé les deux lignes. Elles m’ont interpellée quand j’ai choisi la photo, mais je n’ai pas su les réutiliser dans mon texte.

  2. Hello Michel
    Très drôle et ingénieux ! La chute est imparable !
    Ton historiette m’a fait sourire, du début à la fin. Merci pour ce moment de détente 😆
    Bravo pour ton imagination
    Gros bisous

  3. Ah oui ! C’est drôle et bien pensé.
    A la lecture des premières lignes, on imagine une histoire nostalgique axée sur les doux souvenirs de l’enfance… puis tu nous entraînes graduellement et avec un humour bien dosé vers une chute surprenante, que j’ai adorée ! 😉
    Merci pour cette lecture qui fait du bien 😉

  4. Ah ! L’oncle Uber quelle trouvaille !
    L’exploitation est toujours novatrice !
    L’Uber moderne paye toujours avec des pièces en chocolat, mais sans cacao !
    Combien sont-ils ceux qui trottinettent dans la farine…
    😉

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