La vraie vie (Adeline Dieudonné)

La vraie vie

Adeline Dieudonné

L’iconoclaste – Août 2018

266 pages

Quatrième

C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.
Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.
D’une plume drôle et fulgurante, Adeline Dieudonné campe des personnages sauvages, entiers. Un univers acide et sensuel. Elle signe un roman coup de poing.

Incipit

À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents, et celle des cadavres.

Mon avis

Un roman coup de poing, indique la quatrième de couverture. En ce qui me concerne, le coup a raté sa cible 🙁 . Non pas que je n’ai pas aimé ce roman, au contraire, mais pas au point de crier au chef-d’oeuvre. Je peine à imaginer comment il s’est retrouvé dans la première présélection de 15 ouvrages pour le prix Goncourt. Mais c’est vrai que je n’ai de toute manière jamais été un fanatique des prix Goncourt. Et s’il n’a pas décoché la timbale (également sélectionné pour le Renaudot, il ne l’a pas non plus eu), La vraie vie a tout de même été largement récompensé : Prix du Roman Fnac, Prix Première Plume, Prix Filigranes, excusez du peu, et ce n’est peut-être pas fini !

Ceci dit, reconnaissons-le, il s’agit d’un roman bourré de qualités, agréable à lire, oscillant sans cesse entre le récit d’horreur à la Stephen King et la gentille fable, où la grande soeur vient au secours de son petit frère, grâce à l’aide d’une fée qui vit seule au fond de la forêt.  Peut-être est-ce ce Qui trop embrasse mal étreint qui m’a le plus gêné tout au long de ma lecture.

Puis également, ce qui m’apparaît comme des maladresses narratives, mais ceci n’engage bien sûr que moi.

La crédibilité de l’héroïne, par exemple, est mise à mal par son ambivalence : d’une intelligence supérieure, passionnée par la mécanique quantique et autres joyeusetés de la physique, elle a pour livre de chevet des ouvrages de la collection Harlequin. (Mille excuses aux inconditionnelles de ces romans 😉 !)

Je parlais plus haut de récit d’horreur, mais ce roman flirte aussi avec la science-fiction, puisque le coeur de l’intrigue consiste – entre autres – à essayer de construire une machine à remonter le temps, avec l’impossible espoir de modifier le passé. D’accord, l’auteure est sensible à la problématique des paradoxes temporels (p.226) :

Je ne pouvais pas l’aider. Même en voyageant dans le temps.Il y a des choses auxquelles je ne pouvais pas toucher. Si mon père n’avait pas souffert, sa vie aurait été différente, il n’aurait sans doute pas épousé ma mère et ni Gilles ni moi n’aurions vu le jour. Je commençais même à comprendre que je ne pourrais pas empêcher la mort du glacier. Parce que c’était cet événement précisément qui avait fait naître ma volonté de remonter dans le temps. Si le glacier ne mourait pas, je n’inventerais pas la machine, c’était le paradoxe temporel classique.

Je lis bien, et le scientifique (et amateur de science-fiction) que je suis en est fort aise, mais l’auteure s’est-elle rendue compte que le dénouement de son roman repose sur un tel paradoxe temporel ?

Je terminerai enfin par un dernier regret, mais qui ici ne concerne pas l’auteure, mais la maison d’édition : est-il si difficile, voire impossible, de s’assurer d’une relecture consciencieuse, afin d’éviter ce que je n’ose espérer être que des coquilles ?

A la page 51, s’agit-il de bons ou de bonds ?

J’ai pris place au volant et j’ai fait des bons à genoux sur le siège, de toutes mes forces, j’ai secoué la voiture comme jamais.

Et à la page 265, de haillon ou de hayon ?

Assise sur le banc en pierre devant notre maison, j’ai regardé les déménageurs remplir un camion avec les trophées de mon père. […] Gilles est venu s’asseoir à côté de moi. On a regardé le haillon se refermer sur les yeux jaunes de la hyène.

Bref, une lecture très agréable, mais pas mémorable. Mais j’attends avec impatience la prochaine incursion de Adeline Dieudonné dans l’écriture romanesque !

L’avis d’autres blogueur.se.s

La grande majorité des blogeurs.se.s sont dithyrambiques : de Henri-Charles Dahlem (coup de coeur, livre indispensable) à Nathalie (un roman bourré d’énergie, terriblement addictif, qu’on ne lâche plus une fois commencé), en passant par Titine (un premier roman fort et original), Itzamna (un superbe premier roman), Hélène (un texte d’une maîtrise exceptionnelle), Vincent Giraud, Marie-Anne Sburlino (résultat à la fois percutant, sensible et charmant), Argali (Je vous le recommande très chaudement) ou encore Noctenbule (une histoire incroyable de beauté et de sensibilité – Une lecture qui se dévore comme une barbe à papa).

Philippe Dester est beaucoup plus mitigé :  » Tout au long du récit, je me suis demandé ce qu’on lui trouvait. Une fois de plus, je me trouvais en marge de la majorité des lecteurs !  » Mais non, Philippe, tu n’es pas tout seul ! Du coup, moi non plus 😉 …

Et à vrai dire, en cherchant un peu, j’ai trouvé beaucoup d’autres avis plus réservés : Delphine (le genre de livre que je n’aime pas lire et qui fait que je ne saurais dire si j’ai aimé cette lecture), Joelle (un roman que j’ai aimé plus pour son histoire que pour ses qualités littéraires. Un bon livre mais ce n’est clairement pas le livre de l’année), Cinéphile (un final un peu appuyé, presque grand-guignolesque, seul éventuel bémol à apporter au bonheur de lecture) ou encore Audrey (si j’ai passé un moment de lecture intéressant et intense, mon avis, sans être négatif, sera plus nuancé)

Ailleurs sur la toile

Je n’ai pas perdu mon temps à recenser tous les articles (élogieux, bien sûr) parus dans la presse : l’auteure l’a fait pour nous : ici !

Challenges et défis

Ceci est ma première participation au Challenge 1% de la Rentrée Littéraire 2018. Et si j’ai commencé par celui-ci, c’est parce que j’ai eu la chance d’être sélectionné pour les matchs de la Rentrée Littéraire organisés par Rakuten.

Et si je n’ai pas publié ce billet à temps (j’aurais dû le faire avant le 9 novembre), c’est non seulement parce que je suis un procrastinateur chronique, mais aussi parce que, souvent, je préfère la vraie vie à mon activité de blogueur 😉 !

3 pensées sur “La vraie vie (Adeline Dieudonné)”

  1. Content de ne pas être seul ! Ça m’est arrivé plus d’une fois d’être en marge de la majorité ! Je n’ai vraiment pas un bon souvenir de ce roman.
    Je ne comprends pas toujours l’engouement que peut créer un roman… A quoi cela est-il dû?
    Et tous ces pauvres romans superbes qui attendent d’être lus??? On ne pense pas à eux !
    Bonne semaine.

    1. Comme dit plus haut, je n’ai pas mal apprécié La vraie vie, mais c’est la disproportion avec le battage médiatique et sa sélection pour des prix aussi prestigieux que le Goncourt et le Renaudot qui m’étonnent. Mais j’ai également la fréquente habitude de ramer à contre-courant du plébiscite populaire et je me suis fait une raison, au point d’avoir souvent un a priori sceptique quand un roman ou un film a trop de succès. Mais dans ce cas ci, j’avais fait ma sélection pour les Matchs de la Rentrée Littéraire alors que le prochain succès du roman n’en était encore qu’à ses premiers frémissements 😉 .

  2. Comme toi, j’ai beaucoup aimé le roman, mais de là à le qualifier de chef-d’œuvre, il y a une marge… J’ai l’impression qu’il a été survendu, ce qui m’a causé une légère déception même si je ne peux nier la qualité de la plume de l’autrice et sa manière de vendre du glauque qui vous tient en haleine. J’émets la même réticence que toi quant à la crédibilité de la jeune héroïne… Par contre, j’avoue être passée à côté des coquilles, bravo pour ton œil de lynx 🙂 Bref, un bon roman sans aucun doute, mais il aurait gagné à ne pas être acclamé de manière aussi dithyrambique. D’ailleurs, la vraie excellence n’a pas besoin d’un tel battage médiatique à mon sens même si je concède que je peux être quelque peu naïve sur le sujet…
    Et merci pour m’avoir citée dans ton article 🙂

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