Telle sera prise celle qui croyait prendre

Première participation à l’atelier d’écriture en ligne Mil et une : écrire un texte à partir d’une illustration. Un mot à placer est proposé en plus de l’image aux personnes désirant corser l’exercice d’écriture. Cette semaine, il s’agit de cornélien.

Ce n’est un secret pour personne, sauf probablement pour la principale intéressée : je déteste ma belle-mère, d’une haine qui prit racine dès notre première rencontre, lorsque Michel me la présenta. Ou plus exactement lorsque Michel me présenta à sa mère, car il ne faut pas inverser les pôles d’attraction ! Elle ne me l’a jamais avoué, mais elle ne me supportait pas rousse, alors que je ne suis qu’auburn, c’est dire si elle est de mauvaise foi !

Par contre, elle ne s’est jamais privée de critiquer la citadine que j’étais, que je suis et que je resterai. Pour elle ne comptait que son jardin, dans lequel elle passait le plus clair de son temps. Avant notre mariage, lorsque nous rendions visite aux parents de Michel – chaque week-end, bien entendu – dès notre arrivée, elle le monopolisait et c’est bras dessus bras dessous que mère et fils passaient leur temps au jardin, elle lui faisant admirer son potager, lui la félicitant pour ses rosiers. Quant à moi, je préférais rester à l’intérieur en compagnie du père de Michel, pauvre homme taciturne qui n’avait pas grand chose à dire chez lui. Il était tout heureux de trouver quelqu’un avec qui parler de littérature (notre passion commune) ou de résistance des matériaux (il était ingénieur).

A la longue, ces sempiternels dimanches après-midi commencèrent à me peser et je mis Michel face à ses responsabilités : ou bien il me préférait à sa mère ou bien nous nous mariions et c’en était fini de nos visites hebdomadaires à Bourg-le-trou-perdu. Michel n’en laissa jamais rien paraître, mais je crois que pour lui le choix fut cornélien. C’est finalement moi qu’il choisit.

Nous nous sommes mariés il y a six mois. Pour que la rupture avec sa famille ne soit pas trop brutale, j’ai dû faire des concessions. J’ai donc accepté que sa mère vienne nous rendre visite quatre fois par année, à chaque changement de saison. Michel ergota bien un peu, trouvant que ce n’était pas assez, mais il finit par se soumettre. En fait, il est comme son père : un veule.

J’ai peine à croire que de sa part il ne s’agit pas de provocation : à chaque fois qu’elle vient chez nous, elle apporte un produit de son jardin. Au printemps, ce fut un bouquet de jonquilles qu’elle m’offrit, y ajoutant un sournois : « En ville, vous ne savez plus quel plaisir apportent dans une maison des fleurs fraîchement cueillies » . Alors qu’elle furetait dans mes armoires, sans même me l’avoir demandé, à la recherche d’un vase, je me suis empressé de couper les tiges des jonquilles et de piquer les fleurs dans ma chevelure auburn. Elle ne dit rien, mais je vis bien à la noirceur de son regard que l’affront avait porté. Michel non plus ne le prit pas bien, mais notre différend ne dura que quelques jours.

Aujourd’hui, 21 juin, elle nous a apporté des cerises de leur verger. « Vous verrez comme elles sont juteuses. Rien à voir avec celles que vous achetez à Michel au supermarché. » Je ne dis rien, mais puisque je suis une femme de tête, j’ai été chercher mon chapeau et y ai attaché quelques cerises. « Voilà à quoi elles sont juste bonnes » ai-je ajouté perfidement. Apparemment, le message a été reçu cinq sur cinq, car elle n’a plus ouvert la bouche jusqu’à leur départ.

Puisqu’il faut bien sauver les apparences, alors que leur voiture s’éloigne, je lui fais hypocritement de grands signes qui se veulent amicaux. Une fois le véhicule hors de vue, je me retourne vers Michel, m’apprêtant à lui dire que nous en sommes quittes pour quatre mois, mais il me devance et me lance, accompagné d’un regard vindicatif : « A l’automne, je te conseille de porter un casque à pointe : je lui ai suggéré de t’apporter un potiron ! »

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